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“Bien informés les hommes sont des citoyens, mal informés ils deviennent des sujets.” [Alfred Sauvy]

Manifestations: Les questions qui fâchent

Posted by cftchus on octobre 20th, 2010

« La mobilisation s’amplifie » pour les uns, elle « s’essouffle » pour les autres… Qui croire ? © SIPA

« La mobilisation s’amplifie » pour les uns, elle « s’essouffle » pour les autres... Qui croire ?FranceSoir fait le point, sans tabou, sur toutes les questions que l’on se pose sur les grèves et les manifestations qui se déroulent en France depuis le 7 septembre.

  • Polémique sur le nombre des manifestants, polémique sur le taux de grévistes, polémique sur l’ampleur du mouvement lycéen… et même polémique sur l’ampleur de la pénurie d’essence. Qui dit vrai ? Comment s’y retrouver entre les déclarations des syndicats, pour qui « la mobilisation s’amplifie », et celles – impassibles – du gouvernement, pour qui « le mouvement s’essouffle » ? Qui croire entre les organisateurs qui, par exemple, annoncent 220.000 manifestants à Marseille, alors que la police, mais aussi les journalistes n’en ont compté que 22.000 ?
  • A ce stade du conflit, deux évidences : d’abord, le mouvement social dure, et de très nombreux Français y adhèrent, soit dans la rue, soit par sondages interposés. C’est la plus forte mobilisation populaire depuis l’élection de Nicolas Sarkozy à l’Elysée. Deuxième évidence : la bataille des chiffres et les déclarations ou communiqués de victoires de part et d’autre, désormais, relèvent plus de la propagande que de l’information objective. On sourit quand on entend Dominique Bussereau, secrétaire d’Etat délégué aux Transports, affirmer qu’il n’y a pas de problème d’essence, mais on ne croit pas, non plus, aux chiffres syndicaux sur le comptage des manifestants.
  • Finalement, pour les syndicats et les partis de gauche, comme pour le gouvernement, c’est de bonne guerre. Mais le public n’y trouve pas son compte.
  • C’est pourquoi France-Soir, qui a été en pointe sur le comptage des manifestants, a décidé de faire le point, sans tabou, sur toutes les questions que l’on se pose sur les grèves et les manifestations qui se déroulent en France depuis le 7 septembre.

1. S’agit-il d’un grand mouvement national ?
OUI

Même si le nombre de grévistes n’atteint pas des records, une grande partie de la population semble soutenir le mouvement. Lundi, une enquête de l’Institut CSA annonçait que 71  % des Français approuvaient le lancement par les syndicats de la journée de grève et de manifestations d’hier. 2 points de plus que pour le 12 octobre. Ce soutien est particulièrement fort dans les couches populaires (79  % des ouvriers, 83  % des employés et 86  % des chômeurs) et chez les jeunes (81  % des 25-29 ans). Même à droite, seulement 51  % des sympathisants sont hostiles ou opposés au mouvement de protestation.2. Les syndicats gonflent-ils le nombre de manifestants ?
OUI

A la suite d’une initiative inédite de France-Soir, plusieurs médias ont réalisé leurs propres comptages au cours de la journée de manifestation du mardi 12 octobre, obtenant des chiffres inférieurs à ceux de la police et très en dessous des syndicats. Lors du défilé parisien, alors que les organisateurs comptaient près de 330.000 manifestants, et que la police faisait état de 89.000, la rédaction de France-Soir comptabilisait, quant à elle 80.330 personnes dans les rues. Aujourd’hui, tout le monde admet que les chiffres syndicaux sont très « gonflés » et souhaite la mise en place d’une méthode scientifique acceptée par tous.

3. Les grèves sont-elles très suivies ?
NON

D’abord le secteur privé n’a pas suivi les appels à la grève et, dans la fonction publique, les arrêts de travail restent limités. Dans l’éducation nationale, le taux de grévistes était hier, selon le ministère de l’Education, de 14 %, chiffre toutefois contesté par les syndicats qui parlent de 31 % dans le primaire et 45 % dans le secondaire. Dans la fonction publique, selon Bercy, le taux de grévistes était de 11,57 % contre 19,2 % le 12 octobre. A la RATP, on compte 9 % de grévistes selon la direction, contre 17 % le 12 octobre, et à la SNCF 30 % selon la direction. Dans tous les cas, les grévistes restent minoritaires.

4. Le mouvement des lycéens est-il massif ?
NON

Sur les 4.300 lycées de l’Hexagone, seuls 379 étaient perturbés, à des degrés divers, selon le ministère, le chiffre le plus élève recensé depuis le début de la mobilisation. La Fédération indépendante et démocratique lycéenne (Fidl), deuxième organisation, évoquait 1.200 lycées « engagés » dans la mobilisation dont 850 connaissant « blocage ou barrage ». Côté étudiants, le ministère de l’Enseignement supérieur faisait état hier matin de trois universités entièrement bloquées, de deux partiellement et d’une fermée.

5. Le service minimum a-t-il fonctionné ?
OUI

Depuis le vote de la loi du 21 août 2007, le service minimum permet aux entreprises du public et du privé de mieux s’organiser en vue des mouvements de grève afin que les usagers en subissent moins les conséquences. L’efficacité du dispositif s’est fait largement sentir dans les transports ou l’éducation. La SNCF et la RATP ont mis en place un plan de transport de l’ordre de 50 % de l’offre de référence aux heures de pointe. Dans les aéroports, 50 % des vols sont assurés à Orly et 70 % à Roissy. Les écoles primaires, collèges et lycées sont également tenus de rester ouverts les jours de grève et ont l’obligation d’accueillir les élèves. A l’exception des services de restauration scolaire, le service minimum est assuré dans la plupart des départements. Seul bémol, le gouvernement n’a pas réussi à assurer l’approvisionnement en carburants des stations-service. Mais le service minimum évite désormais les paralysies complètes que le pays connaissait autrefois.

6. Les grévistes sont-ils tous concernés par la réforme ?
NON

Les salariés de la SNCF, de la RATP, d’EDF et de GDF, s’ils sont à la tête du mouvement, ne sont pourtant pas immédiatement concernés par la réforme. Ces salariés sont bénéficiaires des régimes spéciaux, déjà réformés en 2007 et qui ne pourront pas l’être de nouveau avant 2018… Certains d’entre eux peuvent partir à la retraite dès 55 ans. Dès le mois de mai, le ministre du Travail, Eric Woerth, avait annoncé son intention de respecter « les engagements pris en 2007 ». « Les régimes spéciaux sont dans le champ de la réforme comme les autres […], l’augmentation de la durée d’activité s’appliquera à tous les Français, mais pour les régimes spéciaux ce sera mis en œuvre une fois leur réforme en cours achevée », avait déclaré le ministre.

7. La contestation contre les retraites coûte-t-elle cher à l’économie française ?
OUI

Le mouvement aura inéluctablement un impact sur l’économie française, en particulier s’agissant du carburant et des transports. En 2007, le mouvement de grève contre les régimes spéciaux aurait coûté chaque jour près de 300 millions d’euros à l’économie française, selon la ministre de l’Economie, Christine Lagarde. Dans les transports, la SNCF déclare perdre 20 millions d’euros par jour de grève. Pour le délégué général du Medef Ile-de-France, Jérôme Dubus, chaque jour de grève des transports se traduirait par une cinquantaine de millions d’euros perdus en heures non travaillées dans les entreprises de la région. Le gouvernement pourrait également développer les importations de carburants, même au prix fort du marché, pour assurer l’approvisionnement des stations-service. Du côté des syndicats, les journées de manifestation nationale ont également un coût : entre 30.000 €, pour les plus petites organisations syndicales, et 400.000 € pour les principales, soit entre 5 et 15 % du budget annuel d’un syndicat.

8. Les jours de grève sont-ils payés ?
OUI ET NON

En principe, chaque jour de grève doit logiquement conduire à une perte de salaire, dans le public comme dans le privé. Mais les règles varient en fonction des secteurs. Dans la fonction publique d’Etat, quel que soit le nombre d’heures de grève, la retenue est équivalente à une journée de salaire. Pour la fonction publique territoriale, la règle est celle de la proportionnalité des retenues en fonction de la durée de l’arrêt de travail. A la SNCF, un cheminot perd en moyenne 72 € par jour de contestation sur ses primes. Dans le secteur privé, le salarié gréviste subit une diminution de sa rémunération proportionnellement à la durée de la grève. Mais, en général, un accord de fin de grève est passé avec la direction pour « récupérer » les jours perdus en heures supplémentaires.

9. Suffit-il d’une petite minorité pour bloquer la France ?
OUI

« Bloquer l’économie pour bloquer la réforme », c’est le credo d’Olivier Besancenot, porte-parole du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA). Rien de plus facile en effet. Quelques centaines de grévistes suffisent à bloquer onze des douze raffineries françaises ou le port de Marseille. Avec des conséquences en chaîne : du personnel qui peine à arriver sur son lieu de travail faute d’essence, surtout en milieu rural ou les transports en commun ne prennent pas le relais, et des sociétés, donc, qui tournent au ralenti. Des problèmes d’approvisionnement dans les entreprises qui travaillent avec des stocks limités. Les secteurs immédiatement frappés sont la restauration, l’hôtellerie, le commerce de détail, les loisirs.

10. La contestation de la réforme des retraites est-elle le seul enjeu des manifestations ?
NON

Si, bien évidemment, la réforme des retraites est à l’origine du mouvement, une contestation sociale latente est venue s’y greffer au fil des jours. Les lycéens, par exemple, ou les étudiants ont saisi cette occasion pour faire entendre leur voix et utiliser le mouvement social comme « soupape ». Peur de l’avenir, entrée difficile sur le marché de l’emploi, diplômes aussi longs à obtenir que parfois inutiles, rupture de fond avec « les politiques » en général, malaise générationnel… Autant de raisons de faire part de leur colère. Et puis, n’oublions pas le besoin de se frotter à l’« omnipotent » et omniprésent président Sarkozy qui devra un jour renouer le fil avec la jeunesse.

11. Les compagnies pétrolières profitent-elles de la pénurie d’essence pour augmenter les prix ?
OUI

Oui, alors que la pénurie de carburants atteint un nombre croissant de stations-service, les compagnies pétrolières sont soupçonnées d’augmenter les prix à la pompe. Laurent Fabius avait lancé la polémique, dimanche dernier sur Radio J, estimant que « l’attitude des compagnies pétrolières, en tout cas de certaines d’entre elles, qui en ont profité pour augmenter les tarifs, est absolument scandaleuse ». En échos à ces déclarations, la ministre de l’Economie, Christine Lagarde, a tenu à prévenir les pétroliers : « Nous seront extrêmement attentifs à des comportements qui seraient abusifs et qui seront sanctionnés. » D’autant plus que la consommation d’essence a augmenté de 50 % la semaine dernière, selon le secrétariat d’Etat aux Transports.

12. Les députés et sénateurs ont-ils réformé leurs propres régimes de retraite ?
NON

Contrairement à ce qu’avait promis en juin dernier le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, la réforme du régime de retraite des sénateurs et des députés est aujourd’hui tombée dans l’oubli. « Les mesures dérogatoires dont bénéficient les parlementaires ont vocation à être supprimées sans délai », avait déclaré à l’époque le président de l’Assemblée nationale. Alors que le gouvernement devait présenter son projet de réforme du régime général des retraites, Bernard Accoyer avait même déclaré : « Nous irons vers l’équité et la transparence. » Ce régime particulier leur donne notamment accès à la « double cotisation » : une année cotisée par un parlementaire en vaut deux, ce qui permet aux députés de toucher une pleine retraite au bout de 22,5 années de mandat.

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