Santé: “Le stress mortel touche plus les ouvriers que les cadres”
Posted by cftchus on mars 27th, 2010
Marc Loriol, sociologue et chargé de recherche au CNRS, auteur de plusieurs ouvrages sur le stress au travail, répond à vos contributions.

Pour Marc Loriol, le risque de mourir à cause des pressions professionnelles accumulées est plus grand pour un ouvrier que pour un cadre.
Illustration Domas (http://domas.over-blog.com)
LE BUZZ DE LA SEMAINE. La publication sur notre site des listes du gouvernement répertoriant les entreprises de plus de 1000 salariés luttant peu ou pas contre le stress en Paca a généré le débat chez les Provençaunautes. Les fameuses listes orange et rouge, retirées le lendemain de leur diffusion sur le site travailler-mieux.gouv.fr, à la suite de la pression exercée par les “mauvais élèves” et d’erreurs du ministère du Travail, ont permis de soulever des questions de fond sur la prévention des risques psychosociaux. Nous avons sélectionné quelques-unes de vos contributions pour les soumettre à Marc Loriol, sociologue et chargé de recherche au CNRS, auteur de plusieurs ouvrages* sur le stress au travail. Est-on plus stressé qu’au siècle dernier ? Est-ce pire dans les grandes entreprises ? Est-ce un mal typiquement français ? Réponses d’un expert.
- 3ma : Avant, on ne parlait pas de stress au travail et les gens souffraient sans savoir quoi faire. Maintenant, les tabous en cette matière commencent juste à se lever et les salariés obtiennent de plus en plus de formations, conseils, écoutes et solutions à leurs problèmes…
Marc Loriol : “Effectivement, on note une montée en puissance du problème depuis quelques années. Cela ne veut pas dire pour autant que ces risques psychosociaux n’existaient pas auparavant. Dans les années 30, on parlait de “charges mentales”, puis de “psychopathologies du travail” en 1950. A cette époque, les conditions de travail étaient plus difficiles, mais les gens ne s’en plaignaient pas autant. Parce que même si c’était dur, l’ambiance n’était pas la même : il y avait plus de soutien de la part des collègues, on ne souffrait pas seul et, de fait, la pénibilité était mieux vécue. Aujourd’hui, la mise en concurrence des salariés et la diminution des temps de pause empêchent les membres d’une même entreprise de parler entre eux des problèmes qu’ils rencontrent au travail.
- Britishman : Et les petites entreprises ? C’est plus simple de faire peser des “représailles” sur les employés quand ils sont moins nombreux et donc plus facilement “identifiables”…
M.L. : Si on regarde les statistiques, les salariés des petites entreprises ont moins tendance à se plaindre que ceux des grosses boîtes. Dans les structures modestes, on trouve une grande proximité entre les salariés et moins d’écart avec la hiérarchie. Généralement, le patron est avant tout un expert dans son domaine, ce n’est pas un simple gestionnaire dans son bureau. Il sait apprécier la qualité du travail de ses employés et ne les juge pas que sur leur productivité. Conséquence, les salariés n’ont pas l’impression d’être de simples pions. Ils ont l’impression de se reconnaître dans leur travail tout en étant reconnus par la hiérarchie.
- 13coco13 : Pourquoi n’envoie-t-on pas ce questionnaire aux entreprises de moins de 1000 salariés ? La liste rouge serait bien longue…
M.L. : Bien sûr, il existe encore aujourd’hui des patrons de boîtes modestes qui se conduisent comme des petits dictateurs, comme dans les années 50. Mais il paraît difficile de mettre en place un dispositif de lutte contre les risques psychosociaux dans ces structures. Constituer un groupe de travail ou faire appel à un cabinet extérieur nécessite un budget spécifique qui n’entre pas dans leurs moyens. Les entreprises de plus de 1000 salariés, dans lesquelles les relations de travail sont plus impersonnelles, sont plus à même de faire appel à des services extérieurs. Mais là encore, toute solution n’est pas bonne à prendre. Prenons la création d’un numéro vert : se confier à un psychologue du travail peut être intéressant. Mais cela ne règle pas le problème de la prévention du stress. Il faut traiter aussi bien les conséquences que les causes.
- Cabrin : Il est clair que si stress il y a, c’est aussi subordonné aux salaires. On supporte bien plus mal les contraintes en étant sous-rémunéré, par rapport aux efforts, qualifications, etc.
M.L. : Le stress est présent à tous les niveaux hiérarchiques. Mais il est vrai que plus on est bas dans l’échelle sociale, moins on encaisse facilement le stress subi. Quand on est ouvrier, le risque de mourir à cause des pressions professionnelles accumulées est plus grand que pour un cadre. Ce dernier contrôle mieux son stress, ses constantes émotionnelles reviennent plus rapidement à la normale. Quand il rentre chez lui le soir, il retrouve en général sa belle maison, sa famille aisée et ses loisirs diversifiés. L’ouvrier, lui, ne bénéficie pas du même cadre de vie. Ce contexte personnel ne fait qu’aggraver sa capacité de récupération.
- Fredsuede : J’ai travaillé dans deux endroits dans ma vie, en Provence et à Stockholm. Bilan : en France, c’est “Fais ce travail et dépêche-toi”, alors qu’en Suède c’est “Tu peux faire ce travail s’il te plaît quand tu auras le temps ?”.
M.L. : J’ai réalisé une étude dans laquelle je mesurais le taux de “burn out” (syndrome d’épuisement professionnel) auprès d’aide-soignantes et d’infirmières de 10 pays européens. Résultat : c’est en France et en Italie que l’on trouve les taux les plus élevés. La première explication se situe dans le nombre de patients attribué à chaque agent hospitalier. Plus il est élevé, plus la professionnelle va avoir du mal à supporter les gens qu’elle est censée aider. Elle finit par déshumaniser le malade et perdre le sens même de son travail. La deuxième raison est liée à la formation. Aux Pays-Bas, où le taux de burn out est le plus faible, les cadres sont des “super-techniciennes”. Elles réalisent beaucoup de soins, ce qui leur permet de ne pas être coupées du métier. Elles essayent de comprendre pourquoi le travail de l’aide-soignante ou de l’infirmière n’est pas fait avant de le lui reprocher. En France, la hiérarchie a tendance à se placer au-dessus de ses salariés, à donner des ordres sans chercher à comprendre les enjeux. Le climat météorologie suédois est certes moins bon, mais le climat social est assurément meilleur.
- Bullit : Je présume que dans ces entreprises de plus de 1000 employés, il y a des comités d’entreprise avec des délégués : que font-ils ? C’est de leur ressort ça, et pour la plupart, ils se préoccupent de ménager le patronat pour ne pas perdre leur titre honorifique et parfois les privilèges qui vont avec…
M.L. : Dans les grosses entreprises, soit les syndicats sont proches des salariés mais ils perdent leur influence sur la direction, soit ils s’investissent dans les comités de direction et se détachent du terrain. Ce dilemme n’existe pas dans les petites boîtes : le rôle du représentant syndical peut alors être très important. Il va transmettre les demandes et les plaintes des employés. Il devient ce référent à qui l’on va pouvoir parler travail sur le lieu de travail et va permettre de ne pas se sentir seul face aux problèmes.”
* Marc Loriol a notamment publié “Je stresse donc je suis”, aux éditions Mango et “Le temps de la fatigue - La gestion sociale du mal-être au travail”, aux éditions Economica.
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